Visages de l’asso

Aristide, Manuel et Parenthèse Deux générations, deux parcours, deux regards… Interview croisée avec ceux qui œuvrent, comme mécène de compétences et stagiaire respectivement, au sein de notre association depuis automne 2023.

D’abord, un mot sur votre parcours ?

Aristide : J’ai 61 ans, je suis né à Paris… [« Je vais peut-être prendre un deuxième café ! », glisse Manuel]. Titulaire d’un BTS informatique, puis d’un Master MIAGE (Méthodes informatiques appliquées à la gestion des entreprises), j’ai commencé ma carrière dans une SSII en région parisienne, je faisais du développement – on appelait ça programmeur à l’époque –, puis de l’analyse et de la chefferie de projet. J’ai ensuite travaillé en entreprise, en maîtrise d’ouvrage, avant de passer par une start-up entre 2000 et 2010 : du Décisionnel, qui consiste à consolider toutes les infos de l’entreprise pour créer des tableaux de bord et faciliter la prise de décision. En 2010, j’ai rejoint Atos – Bull à l’époque – dont on parle beaucoup aujourd’hui. Consultant décisionnel au départ, puis responsable d’une BU avec un chiffre d’affaires annuel d’environ 15M€. Du côté de ma vie personnelle, j’ai décidé en 2000 de m’installer en province, j’avais besoin d’un vrai contact avec la nature. Locataire à Paris quand j’étais plus jeune, j’avais déjà acheté une maison en Normandie pour pouvoir nous échapper le weekend et souffler. Ah… et j’ai oublié de dire que je suis marié, j’ai trois enfants, et quatre petits-enfants.

Manuel : C’est quand même l’essentiel ! Alors moi, je suis pas marié, j’ai pas de petits-enfants… J’ai 30 ans, j’ai grandi à Valence avant de partir à Grenoble. J’ai fait une prépa scientifique puis une école d’ingénieurs : ingénierie industrielle. Pendant mes études, un truc marquant : j’ai passé six mois à Valencia, pour redécouvrir mes origines espagnoles et plonger dans cette culture. A : Tu as fait la fête ?

M : Ouais… pas mal… Un peu trop !

A : Le programme Erasmus n’existait pas encore à mon époque… c’est très enrichissant pour les jeunes.

M : Je le conseille pour ceux qui peuvent, c’est vraiment chouette… Après ça, j’ai travaillé chez Siemens, puis dans une PME dans les réseaux télécom, comme planificateur des appro puis responsable d’une équipe d’approvisionneurs. En parallèle, j’avais deux activités personnelles à Grenoble qui m’ont marqué particulièrement : pendant 4-5 ans, j’ai animé des ateliers socio-linguistiques – qui s’apparentent aux ateliers FLE ici – dans le quartier des Antiquaires, dans une association qui faisait aussi de l’hébergement social, de l’accompagnement administratif. Et j’avais une activité dans une autre asso d’éducation populaire où j’ai fait des ateliers de rue dans le quartier de la Villeneuve : on tirait une cariole, s’installait et lançait des activités, et les gens, surtout les enfants, descendaient jouer avec nous : cirque, jeux de société, danse, cuisine… Ce sont ces activités qui m’ont procuré le plus de plaisir : et si j’en faisais mon activité professionnelle ? Alors j’ai quitté mon boulot et depuis septembre 2023 j’ai commencé une formation à Sciences Po Grenoble. Je suis le parcours Développement et Expertise de l’économie Sociale. Ca fait un peu pompeux. En gros, c’est pour travailler dans les structures de l’ESS – associations, fondations, Scop, Scic, mutuelles – sur des postes d’administration, de gestion des structures ou sur du montage, de la coordination de projets.

Votre arrivée à Parenthèse ? 

A : En 2017, Atos a mis en place un « Plan Générations » pour accompagner les seniors vers la retraite, avec la possibilité de faire du mécénat de compétences dans une association d’intérêt général. C’était l’occasion rêvée : quand tu travailles toute ta vie sur du business, à courir après la rentabilité… au bout d’un moment, tu te dis, « et l’humain dans tout ça ? » J’ai toujours été attiré par les questions autour de la nature, du climat, des valeurs humaines en rapport ; je suis membre aussi du Shift Project. Je voulais également m’ancrer dans le tissu local après avoir travaillé dans de grandes agglomérations, et Parenthèse m’a attiré tout de suite : le bio, le local, l’insertion professionnelle… Et surtout, travailler pour faire fonctionner une organisation, un rôle factuel où l’on constate les résultats concrètement.

M : Pour cela, la taille des structures est décisive, en effet. Dès que tu dépasses un nombre de personnes, il est difficile de ne pas avoir une hiérarchie qui se met en place et qui t’éloigne de l’appréhension du projet global, et de l’effet des actions que tu fais, de leur pertinence. Je recherchais une alternance sur Valence, dans la production ou la distribution alimentaire – l’occasion de découvrir un autre milieu. L’agriculture c’est la base, et je voulais voir si ça me plaît. Les structures que j’ai contactées ne pouvaient pas supporter un salaire d’alternant. Du coup je suis stagiaire, c’est moins cher pour Parenthèse. Tu parlais de l’aspect insertion pro… Pour moi, c’était presque un frein au début. J’avais une vision plus négative : je pensais que l’insertion pro n’offrait que des activités que personne ne souhaite faire, délaissés par l’économie classique. Mais je me suis dit que ça pouvait être l’occasion de découvrir, et le fait que le support de l’insertion ici soit l’agriculture bio a changé mon apriori sur l’activité d’insertion professionnelle. J’en ai découvert une forme tout autre à Parenthèse.

Vos premières impressions ? 

A : Avec Solen, Daniel l’administrateur Parenthèse, ex mécène de compétences / salarié Orange] était présent aussi à l’entretien. On avait Thierry Breton en commun ! (rires) J’ai été très bien accueilli. Je sentais qu’il y avait des besoins concrets, ce qui m’a conforté dans ma démarche. En arrivant, le séminaire à Saint-Marcel m’a laissé une impression très favorable. Je n’imaginais pas me retrouver parmi autant d’expertises. On vient ici par conviction et avec une démarche personnelle, et non pas par dépit comme l’on pourrait l’imaginer pour une personne extérieure.

M : Ce qui m’a marqué, c’est qu’à la pause, tout le monde a le smile – enfin, pas tous bien sûr, mais la dynamique générale est joyeuse, et l’activité est portée par l’envie de venir ici se retrouver. Cela tranchait avec mon précédent lieu de travail. Après une semaine, je me suis dit : j’ai bien choisi.

Quels domaines d’intervention ?

A : Pour moi, l’informatique bien sûr : maintenir en conditions opérationnelles tout l’appareil informatique, et la téléphonie – le sac de nœuds. Avec un premier projet qui a vu le jour : la mise en place d’un outil de gestion de la relation client, qui permet de suivre les interactions avec nos différents contacts : bénévoles, entreprises, partenaires… Le chantier de la fibre : une installation terminée et réussie de la fibre sur le site de Saint-Marcel, pour nous permettre de travailler sur nos applications en ligne, et également éliminer les infrastructures sur site – câbles, serveurs, applications… Des sujets hors IT aussi : le programme Seve Emploi qui est important. Nous apportons un regard extérieur et pouvons mettre à profit notre connaissance du fonctionnement des entreprises dans la démarche d’insertion des salariés en transition. D’autres chantiers sont également en cours, notamment la mise en place d’une centrale photovoltaïque sur le site de Saint-Marcel pour alimenter un futur fournil.

M : Moi, j’ai commencé sur un petit projet : changer le fonctionnement des paniers. Avant, ils étaient attitrés aux adhérents. L’idée c’était d’enlever ce lien, ce qui impliquait un changement dans la préparation des paniers et dans la communication avec les adhérents. On a eu 4-5 retours négatifs, on s’attendait à plus ; on a expliqué les raisons de ce changement. Désormais, l’adhérent loue ses paniers pour huit euros par an. L’objectif principal, c’est de faciliter la préparation des paniers en interne, et c’est désormais plutôt bien intégré à Peyrins et Saint-Marcel. Après, j’ai fait d’autres choses : un sondage auprès des adhérents paniers ; l’inscription à De Ferme en Ferme ; l’ouverture des commandes de légumes aux clients Fruits d’Espagne ; et j’ai participé au DLA [dispositif local d’accompagnement]. Et depuis novembre, je ne travaille plus que sur le sujet de l’accessibilité alimentaire, les partenariats avec la Banque alimentaire, les Restos du cœur, le Secours populaire, et puis sur le futur tiers lieu nourricier à Valence où prendraient vie des activités autour de l’alimentation, la démocratie alimentaire. C’est en cours de construction avec L’Accueillette, association qui fait du glanage et de la redistribution pour éviter le gaspillage.

Vos plus grandes satisfactions ici ?

A : C’est tous les jours, de voir les salariés qui arborent un beau sourire à la pause. En particulier ? L’outil CRM qui prend forme, c’est une belle histoire. Et le suivi du parc informatique, assez compliqué. En arrivant ici, nous avons fait un état des lieux et des principaux besoins avec l’équipe permanente, que nous avons ensuite priorisés : un, la fibre ; deux, la base CRM ; trois, un outil de gestion du parc informatique. Et aussi Seve Emploi, le photovoltaïque, puis viendra ensuite le chantier RGPD : il faut se mettre aux normes. Et puis, aller travailler à Peyrins en vélo, et repartir avec mon panier de légumes fraîchement cueillis tous les jeudis soir, c’est un grand moment de bonheur !

La différence par rapport à l’entreprise ?

A : J’ai déjà parlé du niveau d’expertise ici. Par exemple, lors du séminaire, il a été élaboré une présentation du compte de résultat de l’association découpé en sections analytiques afin de mettre en évidence les points de peine. Bref, des méthodes de gestion classiques des entreprises. Je trouve l’association très bien menée, gérée. Mais en plus, on sent qu’il y a de la passion dans tout ça.

M : Je te rejoins. Il y a de la compétence comme dans n’importe quelle entreprise, sauf qu’ici elle est mise en œuvre pour un projet pas seulement économique. Ca fait plaisir qu’il y ait des gens aussi compétents qui mettent en œuvre leurs compétences au d’un projet socio-politique qui me parle beaucoup.

En dehors du travail ?

A : Je vis en clan ! J’ai la chance d’habiter une grande maison à Crépol, dont il faut s’occuper… J’ai toujours du monde à la maison, et je m’occupe beaucoup de mes quatre petits-enfants, les mercredis, les week-ends, en pendant toutes les vacances scolaires. Je fais aussi beaucoup de randonnée. Un itinéraire facile en 4-5h ? La tête de la Dame depuis le col de la Bataille, en revenant par le refuge d’Ambel – pour une pause déj’ – et le roc de Toulau [soit cet itinéraire mais dans l’autre sens, ndlr] . Des paysages extraordinaires. Tu es seul, balayé par le vent, sur les contreforts du Vercors. Tu fais le vide, tu ne penses à rien… tu vois très loin dans la vallée, tu as l’impression de plonger dedans. Ca vide l’esprit…

M : Je fais plein de trucs, et notamment à l’Art des Choix où j’anime les bénévoles et gère les stocks du bar. [rires d’Aristide] Eh oui, c’est moi qui gère ça ! Mais ce qui me fait le plus kiffer là-dedans, c’est d’organiser des évènements, musicaux généralement, ou des projections. J’aime faire du rap, je vais à beaucoup de concerts, c’est une passion. Et à l’Art des Choix, on a déjà faire plusieurs open mic : on met un instru, et les gens viennent rapper leur texte.

Une œuvre marquante ?

A : Ah, c’est difficile, j’ai tellement de souvenirs artistiques !

M : J’en ai une, ça te laissera le temps de réfléchir… C’est un album de rap un peu particulier : un pianiste, Sofiane Pamart, qui a l’habitude d’accompagner des rappeurs, et là, il a fait tout un album, Pleine Lune, avec Scylla, un de mes rappeurs préférés, un style un peu poétique. [On peut écouter le morceau Ecoutez-moi ici – ndlr)  Je le trouve merveilleux, j’ai envie que tout le monde aille l’écouter. [Il passe quand à l’Art des Choix ?] Ahhh… j’aimerais bien ! Il faudrait qu’il vienne sans qu’on l’annonce, sur un open mic, qu’il monte sur scène et tout le monde dit : « Quoooiii ! » (rires) Peut-être un jour !

A : Un de mes meilleurs souvenirs artistiques, c’était pour mes 60 ans. Mon ‘clan’ m’a offert une opéra à la Scala de Milan. Nous avions avec ma femme une loge pour Les Noces de Figaro. Inoubliable. On aime ou on n’aime pas l’opéra, mais cette acoustique, entendre les chanteurs, dans ce lieu cultissime, les décors somptueux, des illusions de perspective extraordinaires. Et tu fais partie des happy few qui sont là… Ce qui m’a le plus surpris, c’était la naïveté et la légèreté du livret, à la fin tout le monde se retrouve et s’aime, et c’est magnifique ! Et l’orchestre qui joue devant toi, waouh !

M : Ca envoie ?

A : Ouais, ça envoie !

Le mot de la fin ?

A : Cela fait maintenant plus de six mois que je suis dans l’association Parenthèse. Ce fut un revirement important sur la fin de mon parcours professionnel. Je me sens aujourd’hui utile, entouré de personnes motivées et passionnées qui concourent à un but humaniste commun. Je me sens heureux de partager ces valeurs sur les mois qu’il me reste à passer ici.

M : Je suis heureux de découvrir l’association et les gens qui la composent. Il se passe de belles choses ici et les salariés et les bénévoles y mettent beaucoup d’énergie. C’est pour participer à des projets collectifs comme celui de Parenthèse que j’ai décidé de me réorienter professionnellement et maintenant je peux le dire avec assurance, j’ai bien fait !